Ce que l’on entend souvent finit par sembler vrai

L’effet de répétition, ou « effet de vérité illusoire », me fascine parce qu’il montre à quel point notre rapport à la vérité est fragile. En effet, quand une information est répétée, elle finit par nous sembler vraie simplement parce qu’elle est plus familière [1]. C’est particulièrement inquiétant dans un environnement où nous sommes constamment face à du contenu sur les différents médias, souvent sur des sujets que nous maîtrisons peu. Et, puisque notre cerveau déteste l’incertitude, il choisit de s’accrocher à ce qu’il trouve rassurant. La répétition en fait partie. Des équipes de recherche ont démontré que ce biais se produit même lorsqu’on sait que l’information est fausse [2].

Désinformation et EDI

Dans le contexte de l’EDI, l’effet de répétition devient une stratégie politique et sociale assez efficace et redoutable. Répéter un mensonge ne le rend pas plus vrai sur le plan factuel, mais augmente considérablement la proportion de personnes prêtes à l’accepter ou du moins à le considérer comme plausible. Cela est particulièrement vrai lorsqu’elles n’ont pas le temps ou les ressources pour vérifier l’information. À l’échelle collective, cela peut influencer nos attitudes envers certains groupes.

Les groupes historiquement marginalisés sont souvent l’objet de narratifs assez simplistes, réducteurs et négatifs. On peut notamment penser aux stéréotypes ou aux discours alarmistes sur l’immigration, l’orientation sexuelle ou l’identité de genre. Même lorsqu’on se dit « critique », le fait d’être face à la même information, et ce, à plusieurs reprises, peut finir par la rendre plus familière et donc, plus « vraie ». La répétition contribue alors à normaliser des préjugés et à légitimer des politiques discriminatoires.

Je vois aussi un lien direct entre l’effet de répétition et les inégalités. Lorsqu’un groupe est constamment présenté sous un angle négatif, les personnes ciblées peuvent finir par intérioriser certains discours sur leurs propres capacités, leur place dans la société ou leur droit à l’égalité. Il a aussi démontré que ce sont souvent les personnes qui ont le plus besoin de changement qui sont parfois les moins susceptibles de le demander. C’est ce qu’on appelle la théorie de la justification du système. L’effet de répétition ne touche donc pas seulement ce que l’on croit vrai, mais aussi ce que l’on croit possible pour soi.

Comment résister (un peu) à cet effet

Je n’ai pas la prétention de proposer une recette magique, mais je crois qu’il est possible de développer certains réflexes. D’abord, reconnaître que personne n’y échappe est primordial. Même les personnes formées à l’esprit critique sont sensibles à l’effet de répétition, notamment lorsque leur attention est divisée et que le temps leur manque.

Ensuite, trouver des informations crédibles et fiables peut prendre du temps. Lire un article au-delà du titre, prendre le temps de remonter à la source, chercher si d’autres médias sérieux confirment l’information, ce sont des gestes simples mais assez efficaces. En matière d’EDI, cela peut aussi vouloir dire d’aller chercher des témoignages, des analyses, des données produites par les personnes concernées ou par des groupes de recherche.

Je crois aussi qu’il faut interroger nos propres réflexes de partage. À force de partager ou de commenter certains contenus, on contribue à la répétition de messages qu’on désapprouve parfois nous-mêmes. Je ne sais pas si tu savais, mais le « rage bait » ou « appât à rage » en français, est le mot de l’année du dictionnaire d’Oxford. On peut définir ce terme comme du « contenu en ligne conçu pour susciter la colère ou l’indignation par son caractère frustrant, provocateur ou offensant, généralement publié dans le but d’augmenter le trafic ou l’engagement vers une page web ou un compte de réseau social particulier ». Cette stratégie est donc assez présente sur les réseaux et ne fait parfois qu’alimenter le biais de l’effet de répétition. On ne doit pas tomber dans le panneau et contribuer, bien malgré nous, à augmenter la présence de l’effet de répétition.

Bref, l’effet de répétition nous montre à quel point on est vulnérables, même quand on pense avoir un bon esprit critique. En EDI, ça nous oblige à ralentir, à douter un peu plus et surtout à faire attention à ce qu’on partage et à notre présence en ligne.

Références :

[1] : Gratton, C. (2020). Effet de répétition. Dans E. Gagnon-St-Pierre, C. Gratton & E. Muszynski (Eds). Raccourcis : Guide pratique des biais cognitifs Vol. 2. En ligne : www.shortcogs.com

[2] : Fazio, Lisa K., Nadia M. Brashier, Keith B. Payne & Elizabeth J. Marsh (2015). Knowledge does not protect against illusory truth. Journal of Experimental Psychology : General 144(5) : 993-1002.

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